Je suis un prêtre en manque
Infocom | 29 août 2010 | enquête | lire

Pour le cardinal Danneels, le célibat des prêtres ne fait pas partie des grands défis de l’Église. Pourtant, sur le terrain, cette règle imposée par Rome semble en général difficile à respecter. Rencontres avec quelques religieux « dissidents ». Leurs témoignages se révèlent souvent contradictoires avec les déclarations des hauts représentants de l’évêché.

Le célibat des hommes de Dieu en question

Jeudi 15 janvier, 20h15. Tous les sièges de la salle de l’Europe du Palais des Congrès sont occupés. Les Grandes Conférences Liégeoises accueillent un hôte de marque : Monseigneur Danneels. Le thème : Les grands défis pour l’Église au 21ème siècle. « L’Église est assaillie par toutes les questions de notre temps, débute le Cardinal. Est-elle en crise ? Oui, mais elle l’a toujours été. Le vrai problème, c’est de ne pas affronter les problèmes. » Les sectes, l’Islam, l’unicité du Christ,… Pendant deux heures, Monseigneur Danneels passe en revue les principaux challenges que le christianisme devra tôt ou tard affronter. Étonnamment, le Cardinal ne dit pas un mot sur le célibat des prêtres. Oubli, négligence volontaire ? « Il y a tellement de problèmes, il fallait faire un choix, confie-t-il lors de sa séance de dédicace. Le célibat des prêtres continue d’avoir du sens pour ceux qui lisent les textes. Est-ce un réel défi pour l’Église ? Je ne le pense pas. Les religions qui acceptent que leurs prêtres se marient connaissent aussi une crise de vocation. C’est quelque chose que l’on doit garder et qui n’est de toute façon pas prêt de changer. Merci pour votre question, au revoir. » Apparemment, le Cardinal ne souhaite pas s’étendre sur le sujet. Pour lui, la vie sexuelle des prêtres constitue au mieux une problématique, mais en aucun cas un défi à relever.

Mais au-delà des hautes sphères de l’Église, qu’en est-il réellement ? Comment les prêtres vivent-ils au quotidien cette obligation de renoncer à toute vie sexuelle, familiale, affective ? Cette règle est-elle respectée ?

« Les plus fortes émotions de ma vie, je les ai vécues dans la prière et dans les relations sexuelles. » Ces paroles, ce sont celles de Lucien, un prêtre qui a choisi de vivre pleinement sa vie intime. « Le christianisme parle d’un double appel : l’appel à suivre le christ et l’appel au célibat. Personnellement, j’ai bien entendu le premier, mais jamais le second… Comme tout le monde, j’ai besoin de tendresse. Lorsque j’observe une femme, mon regard est clairement sexué. Je ne me sens pas piégé dans ma fonction, car je me suis engagé au célibat, pas à la chasteté. Je suis un prêtre en manque ». Son parcours, il le qualifie volontiers d’ « atypique ». Après une jeunesse ordinaire (« Comme tous les jeunes, j’ai connu des filles…J’ai expérimenté la vie à deux »), il entreprend de devenir kiné. Une profession qu’il exerce pendant trois ans.
Puis à trente ans, il est ordonné prêtre ouvrier. Lorsque le personnel de son usine se fait licencier, il décide également de partir, par solidarité. Révolté contre le système, il brûle sa carte d’identité et devient ainsi hors la loi. « J’ai creusé une grotte, et j’y ai vécu cinq ans, dans la nature, avec mon amie. Puis il n’y a plus eu de curé dans ma paroisse, alors l’évêque est venu me chercher. Il savait que j’étais en couple. J’ai accepté sa proposition, à condition de rester moi-même.» Prêtre élu par ses pairs, il affirme régulièrement aborder le sujet de la vie affective des hommes de Dieu lors des conseils presbytéraux. Mais selon lui, les autorités religieuses sont totalement « hermétiques ». « Je pense que les évêques, lorsqu’ils sont nommés, s’engagent à ne pas en parler. Selon moi, cela va jusque là. Pourtant, je n’ai jamais eu la moindre remarque de l’évêché, bien au contraire. Tout le monde connaît mon parcours, mes positions. » S’il affirme comprendre que certains quittent leur sacerdoce pour se marier, il n’a jamais envisagé une telle option. « Je suis comme je suis. Et ça ne m’empêche pas d’être un bon curé. Enfin, je crois… »

Le célibat n’est plus un impératif

Si certains prêtres passent outre cette « convention » établie par l’Église, d’autres se sentent incapables de mener ce qu’ils qualifient de « double vie ». «Aujourd’hui, le célibat n’est plus un impératif, » déclare Dominique Martens. En 2005, ce prêtre de paroisse et professeur au séminaire, prend l’une des décisions les plus douloureuses de son existence : il annonce à Monseigneur Jousten, évêque de Liège, sa volonté de quitter les rangs de l’Église. Domnique ichoisit de vivre pleinement son histoire naissante avec Katy, renonçant ainsi à sa vocation. Devenu professeur à l’Université de Namur et  père de famille, il ne regrette en rien son choix.
« Quand j’ai rompu mes vœux, ce fut un sentiment d’échec mais aussi de bonheur car une nouvelle vie s’ouvrait à moi, » affirme-t-il. « Néanmoins, j’ai ressenti une grande injustice.» Le jeune père de famille pointe une différence majeure entre la rupture officielle et occasionnelle du célibat : « c’est beaucoup plus facile de jouer la comédie, celui qui le fait ne sera pas embêté. » Malgré le soutien de l’évêque de Liège, accordant aux prêtres la possibilité de « vivre ce qu’ils ont à vivre », Dominique se fait le témoin du comportement contradictoire de l’institution religieuse : « Les prêtres vivant dans le péché  ou  soupçonnés de pédophilie ont encore le droit de célébrer, d’enseigner la catéchèse à de jeunes enfants ». Celui-ci considère que « l’objectif premier du Clergé est de ne pas perdre ses prêtres. Il y a une grande hypocrisie. On m’a dit : « on te couvre pendant un an mais ne rompt pas tes vœux ». »
Selon Dominique, le célibat imposé aux prêtres, au XIIème siècle, était justifié. Cette exigence permettait une plus grande disponibilité et évitait la dilapidation des biens de l’Église après le décès des religieux. « Il n’en est plus de même aujourd’hui mais le poids de la tradition est tel que le changement paraît très difficile, » ajoute l’universitaire.  « La peur paralyse l’Église, elle a peur d’inventer, peur qu’un clivage se crée au sein du clergé, que certains prêtres soient moins bien formés que d’autres. »
« L’Église est contradictoire, il y a un gouffre entre l’idéal et la vie réelle ; elle le sait,»
déclare le jeune père de famille. Effectivement, la vie de cet homme est emplie de contres exemples qui l’amènent à s’interroger sur le bien fondé de cette « discipline ». La rencontre avec la maîtresse d’un haut représentant du clergé en constitue l’illustration la plus édifiante. Elle vit dans un appartement jouxtant celui du religieux depuis 25 ans. « Et tout le monde fait semblant de ne pas savoir. »

Un phare indestructible malgré les tempêtes

Du côté de l’évêché de Liège, les positions sont différentes. « Le bateau ne doit jamais perdre de vue le phare, même dans les tempêtes, » affirme Monseigneur Jousten. De part sa position au sein du Clergé, l’évêque de Liège produit un discours politiquement correct sur ce qu’il nomme « une condition ». Aloys Jousten dénombre plusieurs situations potentiellement litigieuses. La première d’entre elles intervient lorsqu’un prêtre lui avoue ses difficultés face au célibat. Dans ce cas, l’évêque propose à ce dernier une discussion approfondie portant sur la nature exacte de la crise. « Le but est d’engager un processus de réflexion sur la question, » insiste-t-il. « Il peut y avoir des crises dans le mariage aussi, ce n’est pas pour cela que l’on divorce. » L’homme de Dieu choisit alors de confirmer son choix initial ou de rompre ses vœux. « Si le prêtre quitte l’Église, il perd son traitement mais reçoit le chômage car nous lui donnons son C4, les motifs de licenciement étant le non respect des conditions nécessaires à l’exercice du  ministère. »
L’évêque peut également interpeller des prêtres que la rumeur désigne comme vivant dans le non respect du célibat. « Dans ce cas, l’idée est de faire confiance au prêtre, sinon il y a un problème au niveau de la relation. » Le vicaire général, Alphonse Borras est catégorique : « Si l’évêque sait qu’un prêtre ne vit pas bien son célibat, il l’interpelle, l’aide à passer sa mauvaise passe mais ne tolère pas le non respect de l’engagement. » Si Aloys Jousten admet les difficultés que pose la discipline imposée par l’Église, il ne remet pas en cause la nécessité du célibat : « Ce n’est pas parce qu’il y a crise que l’on doit tout arrêter. À l’heure actuelle, nous n’avons connaissance d’aucune situation  litigieuse, » conclut Alphonse Borras.

Une victime collatérale

Beaucoup de témoignages viennent cependant mettre en doute les déclarations des représentants de l’évêché de Liège. Premier exemple, l’histoire d’un prêtre qui a entretenu une relation avec une femme mariée. Lorsque celle-ci s’est retrouvée enceinte, il n’a pas désiré assumer sa paternité et est parti en Allemagne quelques temps. Aujourd’hui doyen élu par ses pairs, l’intéressé n’a pas souhaité nous rencontrer. « C’est une histoire très personnelle. Je n’en ai jamais parlé à personne et je ne souhaite le faire avec vous. » Il y a aussi ce vicaire, qui entretient une relation intime avec sa secrétaire. Contactée par nos soins, celle-ci n’a pas non plus désiré s’entretenir sur le sujet : « Je ne vois pas en quoi mon “expérience de vie” pourrait apporter un éclairage supplémentaire à votre enquête. »

Pourtant, le célibat des prêtres ne concerne pas seulement les hommes de dieu. Car une relation se construit toujours à deux… Sylvie est ce qu’on pourrait appeler une « victime collatérale ». Son  histoire d’amour commence il y a dix ans. Elle, mariée et mère de quatre enfants. Lui, prêtre, de vingt ans son aîné. « Ce n’était pas vraiment un coup de foudre. Luc était très charismatique, fédérateur, séducteur. Il utilisait les bons mots, il savait se faire aimer. Entre nous, il avait laissé des portes ouvertes…Alors j’ai franchi le pas. » C’est le début d’une relation qui durera plus d’un an. Une véritable passion clandestine, des sentiments extrêmes qui lui font oublier la réalité de la situation. « Je n’avais jamais rien ressenti de comparable. Être amoureuse d’un prêtre, c’était une expérience absolue. Pour moi, ça aurait pu durer des années. » Mais la délation en décida autrement. Pétition dans le quartier, convocation de l’Évêque,… Mis sur la sellette, le prêtre décide subitement de rompre. «Je  n’ai pas compris. Tout à coup, il reniait notre relation. Il disait que je m’étais emmêlée les pinceaux et que j’étais une malade qui le harcelait. »
Aujourd’hui, Sylvie ressent énormément de rancœur vis-à-vis de l’Église, en tant qu’institution. « Pour l’évêché, tant que les histoires d’amour des prêtres restent discrètes, pas de problème. Mais si ça commence à se savoir, alors ils sont poussés vers la sortie. Luc m’a quittée lorsque l’évêque l’a rayé de ses tablettes. C’est très hypocrite ». Pour Sylvie, le célibat donne aux hommes d’Église un statut qu’ils ne veulent pas perdre. « Comme les hommes mariés qui ont des maîtresses, mais qui savent qu’ils ne quitteront jamais leurs femmes. Les prêtres ont un statut privilégié, ils veulent être tout pour tout le monde. S’ils pouvaient se marier, au final, ils deviendraient des hommes ordinaires… » Plus de dix ans se sont écoulés, mais Sylvie n’a toujours pas tourné la page. Cette histoire a laissé des traces : dépression, relation difficile avec ses enfants, tentative de suicide, santé précaire, « comme si toute ma douleur s’était transformée en maladie. » Et pourtant, si c’était à refaire, elle n’hésiterait pas une seconde…

Mélanie Geelkens, Coralie Solheid
Etudiantes en journalisme – ULg – 2009
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